A" POURQUOI NOUS COMBATTONS "
La quatrième guerre mondiale a
commencé

PAR LE SOUS-COMMANDANT MARCOS
Un véritable séisme politique s'est produit au Mexique
le 6 juillet, lors des élections. Pour la première fois
depuis près de soixante-dix ans, le Parti révolutionnaire
institutionnel (PRI) a perdu la majorité absolue à la
Chambre des députés, le contrôle de plusieurs Etats ainsi
que la mairie de Mexico, qui revient à M. Cuauhtémoc
Cardenas, leader du Parti révolutionnaire démocratique
(PRD), social-démocrate. Au Chiapas, l'Armée zapatiste
de libération nationale (EZLN) n'a pas donné de
consignes précises à propos de ce scrutin et s'est retirée
sous les frondaisons de la forêt Lacandona, son
sanctuaire. C'est de là que son chef, le
sous-commandant Marcos nous a fait parvenir cette
analyse originale et géostratégique de la nouvelle donne
internationale.


 « La guerre est une affaire d'importance vitale pour l'Etat, c'est la province de la vie et de la mort, le chemin qui conduit à la survie ou à l'anéantissement.Il est indispensable de l'étudier à fond. »
Sun Tse, L'Art de la guerre.


 

LE néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre
de conquête de territoires. La fin de la troisième guerre mondiale, ou
guerre froide, ne signifie nullement que le monde ait surmonté la
bipolarité et retrouvé la stabilité sous l'hégémonie du vainqueur.
Car, s'il y a eu un vaincu (le camp socialiste), il est difficile de
nommer le vainqueur. Les Etats-Unis ? L'Union européenne ? Le
Japon ? Tous trois ? La défaite de l'« Empire du mal » ouvre de
nouveaux marchés, dont la conquête provoque une nouvelle guerre
mondiale, la quatrième.

Comme tous les conflits, celui-ci contraint les Etats nationaux à
redéfinir leur identité. L'ordre mondial est revenu aux vieilles
époques des conquêtes de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Océanie.
Etrange modernité qui avance à reculons. Le crépuscule du XXe
siècle ressemble davantage aux siècles barbares précédents qu'au
futur rationnel décrit par tant de romans de science-fiction.

De vastes territoires, des richesses et, surtout, une immense force de
travail disponible attendent leur nouveau seigneur. Unique est la
fonction de maître du monde, mais nombreux sont les candidats.
D'où la nouvelle guerre entre ceux qui prétendent faire partie de l'«
Empire du bien ».

Si la troisième guerre mondiale a vu l'affrontement du capitalisme et
du socialisme sur divers terrains et avec des degrés d'intensité
variables, la quatrième se livre entre grands centres financiers, sur
des théâtres mondiaux et avec une formidable et constante intensité.

La « guerre froide », la mal nommée, atteignit de très hautes
températures : des catacombes de l'espionnage international jusqu'à
l'espace sidéral de la fameuse « guerre des étoiles » de Ronald
Reagan ; des sables de la baie des Cochons, à Cuba, jusqu'au delta
du Mékong, au Vietnam ; de la course effrénée aux armes nucléaires
jusqu'aux coups d'Etat sauvages en Amérique latine ; des coupables
manoeuvres des armées de l'OTAN aux menées des agents de la CIA
en Bolivie, où fut assassiné Che Guevara. Tous ces événements ont
fini par faire fondre le camp socialiste comme système mondial, et
par le dissoudre comme alternative sociale.

La troisième guerre mondiale a montré les bienfaits de la « guerre
totale » pour le vainqueur : le capitalisme. L'après-guerre laisse
entrevoir un nouveau dispositif planétaire dont les principaux
éléments conflictuels sont l'accroissement important des no man's
land (du fait de la débâcle de l'Est), le développement de quelques
puissances (les Etats-Unis, l'Union européenne et le Japon), la crise
économique mondiale et la nouvelle révolution informatique.

Grâce aux ordinateurs, les marchés financiers, depuis les salles de
change et selon leur bon plaisir, imposent leurs lois et leurs préceptes
à la planète. La « mondialisation » n'est rien de plus que l'extension
totalitaire de leurs logiques à tous les aspects de la vie. Naguère
maîtres de l'économie, les Etats-Unis sont désormais dirigés,
télédirigés, par la dynamique même du pouvoir financier : le
libre-échange commercial. Et cette logique a profité de la porosité
provoquée par le développement des télécommunications pour
s'approprier tous les aspects de l'activité du spectre social. Enfin une
guerre mondiale totalement totale ! Une de ses premières victimes est
le marché national. A la manière d'une balle tirée à l'intérieur d'une
pièce blindée, la guerre déclenchée par le néolibéralisme ricoche et
finit par blesser le tireur. Une des bases fondamentales du pouvoir de
l'Etat capitaliste moderne, le marché national, est liquidée par la
canonnade de l'économie financière globale. Le nouveau capitalisme
international rend les capitalismes nationaux caducs, et en affame
jusqu'à l'inanition les pouvoirs publics. Le coup a été si brutal que
les Etats nationaux n'ont pas la force de défendre les intérêts des
citoyens.

La belle vitrine héritée de la guerre froide - le nouvel ordre mondial -
a été brisée en mille morceaux par l'explosion néolibérale. Quelques
minutes suffisent pour que les entreprises et les Etats s'effondrent ;
non pas à cause du souffle des révolutions prolétariennes, mais en
raison de la violence des ouragans financiers.

Le fils (le néolibéralisme) dévore le père (le capital national) et, au
passage, détruit les mensonges de l'idéologie capitaliste : dans le
nouvel ordre mondial, il n'y a ni démocratie, ni liberté, ni égalité, ni
fraternité. La scène planétaire est transformée en nouveau champ de
bataille où règne le chaos.

Vers la fin de la guerre froide, le capitalisme a créé une horreur
militaire : la bombe à neutrons, arme qui détruit la vie tout en
respectant les bâtiments. Mais une nouvelle merveille a été
découverte à l'occasion de la quatrième guerre mondiale : la bombe
financière. A la différence de celles d'Hiroshima et de Nagasaki,
cette nouvelle bombe non seulement détruit la polis (ici, la nation) et
impose la mort, la terreur et la misère à ceux qui y habitent, mais elle
transforme sa cible en simple pièce dans le puzzle de la
mondialisation économique. Le résultat de l'explosion n'est pas un
tas de ruines fumantes ou des milliers de corps inertes, mais un
quartier qui s'ajoute à une mégalopole commerciale du nouvel
hypermarché planétaire et une force de travail reprofilée pour le
nouveau marché de l'emploi planétaire.

L'Union européenne vit dans sa chair les effets de la quatrième
guerre mondiale. La mondialisation a réussi à y effacer les frontières
entre des Etats rivaux, ennemis depuis des siècles, et les a obligés à
converger vers l'union politique. Des Etats-nations jusqu'à la
fédération européenne, le chemin sera pavé de destructions et de
ruines, à commencer par celles de la civilisation européenne.

Les mégapoles se reproduisent sur toute la planète. Les zones
d'intégration commerciale constituent leur terrain de prédilection. En
Amérique du Nord, l'Accord de libre échange nord-américain
(Alena) entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique précède
l'accomplissement d'un vieux rêve de conquête : « L'Amérique aux
Américains ». Les mégapoles remplacent-elles les nations ? Non, ou
plutôt pas seulement. Elles leur attribuent de nouvelles fonctions, de
nouvelles limites et de nouvelles perspectives. Des pays entiers
deviennent des départements de la méga-entreprise néolibérale, qui
produit ainsi, d'un côté, la destruction/dépeuplement, et, de l'autre,
la reconstruction/réorganisation de régions et de nations.

Si les bombes nucléaires avaient un caractère dissuasif, comminatoire
et coercitif lors de la troisième guerre mondiale, les hyperbombes
financières, au cours de la quatrième, sont d'une autre nature. Elles
servent à attaquer les territoires (Etats-nations) en détruisant les bases
matérielles de leur souveraineté et en produisant leur dépeuplement
qualitatif, l'exclusion de tous les inaptes à la nouvelle économie (par
exemple, les indigènes). Mais, simultanément, les centres financiers
opèrent une reconstruction des Etats-nations et les réorganisent selon
la nouvelle logique : l'économique l'emporte sur le social.

Le monde indigène est plein d'exemples illustrant cette stratégie :
M. Ian Chambers, directeur du Bureau pour l'Amérique centrale de
l'Organisation internationale du travail (OIT), a déclaré que la
population indigène mondiale (300 millions de personnes) vit dans
des zones qui recèlent 60 % des ressources naturelles de la planète.
« Il n'est donc pas surprenant que de multiples conflits éclatent pour
s'emparer de leurs terres (...). L'exploitation des ressources
naturelles (pétrole et mines) et le tourisme sont les principales
industries qui menacent les territoires indigènes en Amérique (1). »
Après viennent la pollution, la prostitution et les drogues.

Dans cette nouvelle guerre, la politique, en tant que moteur de
l'Etat-nation, n'existe plus. Elle sert seulement à gérer l'économie, et
les hommes politiques ne sont plus que des gestionnaires
d'entreprise. Les nouveaux maîtres du monde n'ont pas besoin de
gouverner directement. Les gouvernements nationaux se chargent
d'administrer les affaires pour leur compte. Le nouvel ordre, c'est
l'unification du monde en un unique marché. Les Etats ne sont que
des entreprises avec des gérants en guise de gouvernements, et les
nouvelles alliances régionales ressemblent davantage à une fusion
commerciale qu'à une fédération politique. L'unification que produit
le néolibéralisme est économique ; dans le gigantesque hypermarché
planétaire ne circulent librement que les marchandises, pas les
personnes.

Cette mondialisation répand aussi un modèle général de pensée.
L'American way of life, qui avait suivi les troupes américaines en
Europe lors de la deuxième guerre mondiale, puis au Vietnam et,
plus récemment, dans le Golfe, s'étend maintenant à la planète par le
biais des ordinateurs. Il s'agit d'une destruction des bases matérielles
des Etats-nations, mais également d'une destruction historique et
culturelle. Toutes les cultures que les nations ont forgées - le noble
passé indigène de l'Amérique, la brillante civilisation européenne, la
sage histoire des nations asiatiques et la richesse ancestrale de
l'Afrique et de l'Océanie - sont corrodées par le mode de vie
américain. Le néolibéralisme impose ainsi la destruction de nations et
de groupes de nations pour les fondre dans un seul modèle. Il s'agit
donc bien d'une guerre planétaire, la pire et la plus cruelle, que le
néolibéralisme livre contre l'humanité.

Nous voici face à un puzzle. Pour le reconstituer, pour comprendre
le monde d'aujourd'hui, beaucoup de pièces manquent. On peut
néanmoins en retrouver sept afin de pouvoir espérer que ce conflit ne
s'achèvera pas par la destruction de l'humanité. Sept pièces pour
dessiner, colorier, découper et tenter de reconstituer, en les
assemblant à d'autres, le casse-tête mondial.

La première de ces pièces est la double accumulation de richesse et de
pauvreté aux deux pôles de la société planétaire. La deuxième est
l'entière exploitation du monde. La troisième est le cauchemar d'une
partie désoeuvrée de l'humanité. La quatrième est la relation
nauséabonde entre le pouvoir et le crime. La cinquième est la
violence de l'Etat. La sixième est le mystère de la mégapolitique. La
septième, ce sont les formes multiples de résistance que déploie
l'humanité contre le néolibéralisme.

 

PIÈCE NUMÉRO 1


CONCENTRATION DE LA RICHESSE
ET RÉPARTITION DE LA PAUVRETÉ

La figure 1 se construit en dessinant un signe monétaire.

Dans l'histoire de l'humanité, divers modèles se sont disputé pour
proposer l'absurde comme marque de l'ordre mondial. Le
néolibéralisme occupera une place privilégiée lors de la remise des
médailles. Sa conception du « partage » de la richesse est doublement
absurde : accumulation des richesses pour quelques-uns, et de
besoins pour des millions d'autres. L'injustice et l'inégalité sont les
signes distinctifs du monde actuel. La Terre compte 5 milliards
d'êtres humains : 500 millions vivent confortablement, 4,5 milliards
souffrent de pauvreté. Les riches compensent leur minorité
numérique grâce à leurs milliards de dollars. A elle seule, la fortune
des 358 personnes les plus riches du monde, milliardaires en dollars,
est supérieure au revenu annuel de la moitié des habitants les plus
pauvres de la planète, soit environ 2,6 milliards de personnes.

Le progrès des grandes entreprises transnationales ne suppose pas
l'avancée des nations développées. Au contraire, plus ces géants
s'enrichissent, et plus s'aggrave la pauvreté dans les pays dits riches.
L'écart entre riches et pauvres est énorme ; loin de s'atténuer, les
inégalités sociales se creusent.

Ce signe monétaire que vous avez dessiné représente le
symbole du pouvoir économique mondial. Maintenant,
donnez-lui la couleur vert dollar. Négligez l'odeur
nauséabonde ; cet arôme de fumier, de fange et de sang
est d'origine.

 
PIÈCE NUMÉRO 2

GLOBALISATION
DE L'EXPLOITATION

La figure 2 se construit en dessinant un triangle

L'un des mensonges néolibéraux consiste à dire que la croissance
économique des entreprises produit une meilleure répartition de la
richesse et de l'emploi. C'est faux. De même que l'accroissement du
pouvoir d'un roi n'a pas pour effet un accroissement du pouvoir de
ses sujets (c'est plutôt le contraire), l'absolutisme du capital financier
n'améliore pas la répartition des richesses et ne crée pas de travail.

Pauvreté, chômage et précarité sont ses conséquences structurelles.

Dans les années 60 et 70, le nombre de pauvres (définis par la
Banque mondiale comme disposant de moins de 1 dollar par jour)
s'élevait à quelque 200 millions. Au début des années 90, leur
nombre était de 2 milliards.

Davantage d'êtres humains pauvres et appauvris. Moins de
personnes riches et enrichies, telles sont les leçons de la pièce 1 du
puzzle. Pour obtenir ce résultat absurde, le système capitaliste
mondial « modernise » la production, la circulation et la
consommation de marchandises. La nouvelle révolution
technologique (l'informatique) et la nouvelle révolution politique (les
mégapoles émergentes sur les ruines de l'Etat-nation) produisent une
nouvelle « révolution » sociale, en fait une réorganisation des forces
sociales, principalement de la force du travail.

La population économiquement active (PEA) mondiale est passée de
1,38 milliard en 1960 à 2,37 milliards en 1990. Davantage d'êtres
humains capables de travailler, mais le nouvel ordre mondial les
circonscrit dans des espaces précis et en réaménage les fonctions (ou
les non-fonctions, comme dans le cas des chômeurs et des
précaires). La population mondiale employée par activité (PMEA)
s'est modifiée radicalement au cours des vingt dernières années. Le
secteur agricole et la pêche sont tombés de 22 % en 1970 à 12 % en
1990, le manufacturier de 25 % à 22 %, mais le tertiaire (commerce,
transports, banque et services) est passé de 42 % à 56 %. Dans les
pays en voie de développement, le tertiaire a crû de 40 % en 1970 à
57 % en 1990, l'agriculture et la pêche chutant de 30 % à 15 % (2).

De plus en plus de travailleurs sont orientés vers des activités de
haute productivité. Le système agit ainsi comme une sorte de
mégapatron pour lequel le marché planétaire ne serait qu'une
entreprise unique, gérée de manière « moderne ». Mais la «
modernité» néolibérale semble plus proche de la bestiale naissance du
capitalisme que de la « rationalité» utopique. Car la production
capitaliste continue de faire appel au travail des enfants. Sur 1,15
milliard d'enfants dans le monde, au moins 100 millions vivent dans
la rue et 200 millions travaillent - ils seront, d'après les prévisions,
400 millions en l'an 2000. Rien qu'en Asie, on en compterait 146
millions dans les manufactures. Et, dans le Nord aussi, des centaines
de milliers d'enfants travaillent pour compléter le revenu familial ou
pour survivre. On emploie également beaucoup d'enfants dans les
industries du plaisir : selon les Nations unies, chaque année, un
million d'enfants sont jetés dans le commerce sexuel.

Le chômage et la précarité de millions de travailleurs dans le monde,
voilà une réalité qui ne semble pas à la veille de disparaître. Dans les
pays de l'Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE), le chômage est passé de 3,8 % en 1966 à
6,3 % en 1990 ; en Europe, il est passé de 2,2 % à 6,4 %. Le marché
mondialisé détruit les petites et moyennes entreprises. Avec la
disparition de marchés locaux et régionaux, celles-ci, privées de
protection, ne peuvent supporter la concurrence des géants
transnationaux. Des millions de travailleurs se retrouvent ainsi au
chômage. Absurdité néolibérale : loin de créer des emplois, la
croissance de la production en détruit - l'ONU parle de « croissance
sans emploi ».

Mais le cauchemar ne s'arrête pas là. Les travailleurs doivent accepter
des conditions précaires. Une plus grande instabilité, des journées de
travail plus longues et des salaires plus bas. Telles sont les
conséquences de la mondialisation et de l'explosion du secteur des
services.

Tout cela produit un excédent spécifique : des êtres humains en trop,
inutiles au nouvel ordre mondial parce qu'ils ne produisent plus, ne
consomment plus et n'empruntent plus aux banques. Bref, ils sont
jetables. Chaque jour, les marchés financiers imposent leurs lois aux
Etats et aux groupes d'Etats. Ils redistribuent les habitants. Et, à la
fin, ils constatent qu'il y a encore des gens en trop.

Voilà donc une figure qui ressemble à un triangle, la
représentation de la pyramide de l'exploitation mondiale.

 
PIÈCE NUMÉRO 3

MIGRATION,
LE CAUCHEMAR ERRANT

La figure 3 se construit en dessinant un cercle.

Nous avons déjà parlé de l'existence, à la fin de la troisième guerre
mondiale, de nouveaux territoires (les anciens pays socialistes) à
conquérir, et d'autres à reconquérir. D'où la triple stratégie des
marchés : les « guerres régionales » et les « conflits internes »
prolifèrent ; le capital poursuit un objectif d'accumulation atypique ;
et de grandes masses de travailleurs sont mobilisées. Résultat : une
grande roue de millions de migrants à travers la planète. « Etrangers
» dans un monde « sans frontières », selon la promesse des
vainqueurs de la guerre froide, ils souffrent de persécutions
xénophobes, de la précarité de l'emploi, de la perte de leur identité
culturelle, de la répression policière et de la faim, quand on ne les
jette pas en prison ou qu'on ne les assassine. Le cauchemar de
l'émigration, quelle qu'en soit la cause, continue de croître. Le
nombre de ceux qui relèvent du Haut-Commissariat des Nations
unies pour les réfugiés a littéralement explosé, passant de 2 millions
en 1975 à plus de 27 millions en 1995.

La politique migratoire du néolibéralisme a davantage pour but de
déstabiliser le marché mondial du travail que de freiner
l'immigration. La quatrième guerre mondiale - avec ses mécanismes
de destruction-dépeuplement, reconstruction-réorganisation - entraîne
le déplacement de millions de personnes. Leur destinée est d'errer,
leur cauchemar sur le dos, afin de constituer une menace pour les
travailleurs disposant d'un emploi, un épouvantail de nature à faire
oublier le patron et un prétexte pour le racisme.


PIÈCE NUMÉRO 4

MONDIALISATION FINANCIÈRE
ET GÉNÉRALISATION DU CRIME

La figure 4 se construit en dessinant un rectangle.

Si vous pensez que le monde de la délinquance est synonyme
d'outre-tombe et d'obscurité, vous vous trompez. Durant la période
dite de guerre froide, le crime organisé a acquis une image plus
respectable. Non seulement il a commencé à fonctionner comme une
entreprise moderne, mais il a aussi pénétré profondément les
systèmes politiques et économiques des Etats-nations.

Avec le début de la quatrième guerre mondiale, le crime organisé a
globalisé ses propres activités. Les organisations criminelles des cinq
continents se sont approprié l'« esprit de coopération mondial » et,
associées, participent à la conquête des nouveaux marchés. Elles
investissent dans des affaires légales, non seulement pour blanchir
l'argent sale, mais pour acquérir du capital destiné à leurs affaires
illégales. Activités préférées : l'immobilier de luxe, les loisirs, les
médias, et... la banque.

Ali Baba et les 40 banquiers ? Pis. Les banques commerciales
utilisent l'argent sale pour leurs activités légales. Selon un rapport
des Nations unies, « le développement des syndicats du crime a été
facilité par les programmes d'ajustement structurel que les pays
endettés ont été contraints d'accepter pour avoir accès aux prêts du
Fonds monétaire international (3) ».

Le crime organisé compte aussi sur les paradis fiscaux. Il y en a
quelque 55 - l'un d'eux, les »les Ca man, occupe la cinquième place
comme centre bancaire et possède plus de banques et de sociétés
enregistrées que d'habitants. Outre le blanchiment de l'argent sale,
les paradis fiscaux servent à échapper aux impôts. Ce sont des lieux
de contact entre gouvernants, hommes d'affaires et chefs mafieux.

Voici donc le miroir rectangulaire dans lequel légalité et
illégalité échangent leurs reflets. De quel côté du miroir
se trouve le criminel ? De quel côté celui qui le
poursuit ?


PIÈCE NUMÉRO 5

LÉGITIME VIOLENCE
D'UN POUVOIR ILLÉGITIME ?

La figure 5 se construit en dessinant un pentagone.

Dans le cabaret de la globalisation, l'Etat se livre à un strip-tease au
terme duquel il ne conserve que le minimum indispensable : sa force
de répression. Sa base matérielle détruite, sa souveraineté et son
indépendance annulées, sa classe politique effacée, l'Etat-nation
devient un simple appareil de sécurité au service des
méga-entreprises. Au lieu d'orienter l'investissement public vers la
dépense sociale, il préfère améliorer les équipements qui lui
permettent de contrôler plus efficacement la société.

Que faire quand la violence découle des lois du marché ? Où est la
violence légitime ? Où l'illégitime ? Quel monopole de la violence
peuvent revendiquer les malheureux Etats-nations quand le libre jeu
de l'offre et la demande défie un tel monopole ? N'avons-nous pas
montré, dans la pièce no 4, que le crime organisé, le gouvernement et
les centres financiers sont tous intimement liés ? N'est-il pas évident
que le crime organisé compte de véritables armées ? Le monopole de
la violence n'appartient plus aux Etats-nations : le marché l'a mis à
l'encan... Si la contestation du monopole de la violence invoque, non
les lois du marché, mais les intérêts de « ceux d'en bas », alors le
pouvoir mondial y verra une agression. C'est l'un des aspects les
moins étudiés (et les plus condamnés) du défi lancé par les indigènes
en armes et en rébellion de l'Armée zapatiste de libération nationale
(EZLN) contre le néolibéralisme et pour l'humanité.

Le symbole du pouvoir militaire américain est le
Pentagone. La nouvelle police mondiale veut que les
armées et les polices nationales soient un simple corps
de sécurité garantissant l'ordre et le progrès dans les
mégapoles néolibérales.

 
PIÈCE NUMÉRO 6

LA MÉGAPOLITIQUE
ET LES NAINS

La figure 6 se construit en faisant un gribouillage.

Nous avons dit que les Etats-nations sont attaqués par les marchés
financiers et contraints de se dissoudre au sein de mégapoles. Mais le
néolibéralisme ne mène pas seulement sa guerre en « unissant » des
nations et des régions. Sa stratégie de destruction-dépeuplement et de
reconstruction-réorganisation produit, de surcroît, des fractures dans
les Etats-nations. C'est l'un des paradoxes de cette quatrième guerre :
destinée à éliminer les frontières et à unir des nations, elle provoque
une multiplication des frontières et une pulvérisation des nations.

Si quelqu'un doute encore que cette globalisation soit une guerre
mondiale, qu'il prenne en compte les conflits qui ont provoqué
l'éclatement de l'URSS, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie,
victimes de ces crises qui brisent les fondements économiques des
Etats-nations et leur cohésion.

La construction des mégapoles et la fragmentation des Etats sont une
conséquence de la destruction des Etats-nations. S'agit-il
d'événements séparés ? Sont-ce des symptômes d'une mégacrise à
venir ? Des faits isolés ? La suppression des frontières commerciales,
l'explosion des télécommunications, les autoroutes de l'information,
la puissance des marchés financiers, les accords internationaux de
libre-échange, tout cela contribue à détruire les Etats-nations.
Paradoxalement, la mondialisation produit un monde fragmenté, fait
de compartiments étanches à peine reliés par des passerelles
économiques. Un monde de miroirs brisés qui reflètent l'inutile unité
mondiale du puzzle néolibéral.

Mais le néolibéralisme ne fragmente pas seulement le monde qu'il
voudrait unifier, il produit également le centre politico-économique
qui dirige cette guerre. Il est urgent de parler de la mégapolitique. La
mégapolitique englobe les politiques nationales et les relie à un centre
qui a des intérêts mondiaux, avec, pour logique, celle du marché.
C'est au nom de celle-ci que sont décidés les guerres, les crédits,
l'achat et la vente de marchandises, les reconnaissances
diplomatiques, les blocus commerciaux, les soutiens politiques, les
lois sur les immigrés, les ruptures internationales, les
investissements. Bref, la survie de nations entières.

Les marchés financiers n'ont que faire de la couleur politique des
dirigeants des pays : ce qui compte, à leurs yeux, c'est le respect du
programme économique. Les critères financiers s'imposent à tous.
Les maîtres du monde peuvent tolérer l'existence d'un gouvernement
de gauche, à condition que celui-ci n'adopte aucune mesure pouvant
nuire aux intérêts des marchés. Ils n'accepteront jamais une politique
de rupture avec le modèle dominant.

Aux yeux de la mégapolitique, les politiques nationales sont
conduites par des nains qui doivent se plier aux diktats du géant
financier. Il en sera toujours ainsi... jusqu'à ce que les nains se
révoltent.

Voici donc la figure qui représente la mégapolitique.
Impossible de lui trouver la moindre rationalité.

 
PIÈCE NUMÉRO 7

LES POCHES
DE RÉSISTANCE

La figure 7 se construit en dessinant une poche.

« Pour commencer, je te prie de ne point confondre la Résistance
avec l'opposition politique. L'opposition ne s'oppose pas au
pouvoir, et sa forme la plus aboutie est celle d'un parti d'opposition ;
tandis que la Résistance, par définition, ne peut être un parti : elle
n'est pas faite pour gouverner, mais... pour résister. » (Tomás
Segovia, Alegatorio, Mexico, 1996.)

L'apparente infaillibilité de la mondialisation se heurte à l'obstinée
désobéissance de la réalité. Tandis que le néolibéralisme poursuit sa
guerre, des groupes de protestataires, des noyaux de rebelles se
forment à travers la planète. L'empire des financiers aux poches
pleines affronte la rébellion des poches de résistance. Oui, des
poches. De toutes tailles, de différentes couleurs, de formes variées.
Leur seul point commun : une volonté de résistance au « nouvel
ordre mondial » et au crime contre l'humanité que représente cette
quatrième guerre.

Le néolibéralisme tente de soumettre des millions d'êtres, et veut se
défaire de tous ceux qui seraient « de trop ». Mais ces « jetables » se
révoltent. Femmes, enfants, vieillards, jeunes, indigènes,
écologistes, homosexuels, lesbiennes, séropositifs, travailleurs, et
tous ceux qui dérangent l'ordre nouveau, qui s'organisent et qui
luttent. Les exclus de la « modernité » tissent les résistances.

Au Mexique, par exemple, au nom du Programme de développement
intégral de l'isthme des Tehuantepec, les autorités voudraient
construire une grande zone industrielle. Cette zone comprendra des «
usines-tournevis », une raffinerie pour traiter le tiers du brut
mexicain et pour élaborer des produits de la pétrochimie. Des voies
de transit interocéaniques seront construites : des routes, un canal et
une ligne ferroviaire transisthmique. Deux millions de paysans
deviendraient ouvriers de ces usines. De même, dans le sud-est du
Mexique, dans la forêt Lacandone, on met sur pied un Programme de
développement régional durable, avec l'objectif de mettre à la
disposition du capital des terres indigènes riches en dignité et en
histoire, mais aussi en pétrole et en uranium.

Ces projets aboutiraient à fragmenter le Mexique, en séparant le
Sud-Est du reste du pays. Ils s'inscrivent, en fait, dans une stratégie
de contre-insurrection, telle une tenaille cherchant à envelopper la
rébellion anti-néolibérale née en 1994 : au centre, se trouvent les
indigènes rebelles de l'Armée zapatiste de libération nationale.

Sur la question des indigènes rebelles, une parenthèse s'impose : les
zapatistes estiment que, au Mexique, la reconquête et la défense de la
souveraineté nationale font partie de la révolution antilibérale.
Paradoxalement, on accuse l'EZLN de vouloir la fragmentation du
pays. La réalité, c'est que les seuls à évoquer le séparatisme sont les
entrepreneurs de l'Etat de Tabasco, riche en pétrole, et les députés
fédéraux originaires du Chiapas et membres du Parti révolutionnaire
institutionnel (PRI). Les zapatistes, eux, pensent que la défense de
l'Etat national est nécessaire face à la mondialisation, et que les
tentatives pour briser le Mexique en morceaux viennent du groupe
qui gouverne et non des justes demandes d'autonomie des peuples
indiens.

L'EZLN et l'ensemble du mouvement indigène national ne veulent
pas que les peuples indiens se séparent du Mexique : ils entendent
être reconnus comme partie intégrante du pays, mais avec leurs
spécificités. Ils aspirent à un Mexique rimant avec démocratie, liberté
et justice. Si l'EZLN défend la souveraineté nationale, l'armée
fédérale mexicaine, elle, protège un gouvernement qui en a détruit les
bases matérielles et qui a offert le pays au grand capital étranger
comme aux narcotrafiquants.

Il n'y a pas que dans les montagnes du Sud-Est mexicain que l'on
résiste au néolibéralisme. Dans d'autres régions du Mexique, en
Amérique latine,

aux Etats-Unis et au Canada, dans l'Europe du traité de Maastricht,
en Afrique, en Asie et en Océanie, les poches de résistance se
multiplient. Chacune a sa propre histoire, ses spécificités, ses
similitudes, ses revendications, ses luttes, ses succès. Si l'humanité
veut survivre et s'améliorer, son seul espoir réside dans ces poches
que forment les exclus, les laissés-pour-compte, les « jetables ».

Cela est un exemple de poche de résistance, mais je n'y attache pas
beaucoup d'importance. Les exemples sont aussi nombreux que les
résistances et aussi divers que les mondes de ce monde. Dessinez
donc l'exemple qui vous plaira. Dans cette affaire des poches,
comme dans celle des résistances, la diversité est une richesse.

*
*   *

Après avoir dessiné, colorié et découpé ces sept pièces, vous vous
apercevrez qu'il est impossible de les assembler. Tel est le problème :
la mondialisation a voulu assembler des pièces qui ne s'emboîtent
pas. Pour cette raison, et pour d'autres que je ne peux développer
dans ce texte, il est nécessaire de bâtir un monde nouveau. Un
monde pouvant contenir beaucoup de mondes, pouvant contenir tous
les mondes.

 
Post-scriptum qui raconte des rêves nichés dans l'amour.
La mer repose à mes côtés. Elle partage depuis longtemps des
angoisses, incertitudes, et de nombreux rêves, mais maintenant, elle
dort avec moi dans la nuit chaude de la forêt. Je la regarde onduler
comme les blés dans mes rêves et m'émerveille à nouveau de la
retrouver inchangée : tiède, fraîche, à mes côtés. L'étouffement me
tire du lit et prend ma main et ma plume pour ramener le vieil
Antoine, aujourd'hui comme il y a des années... J'ai demandé au
vieil Antoine de m'accompagner dans une exploration en aval du
fleuve. Nous n'emportons qu'un peu de nourriture. Durant des
heures, nous poursuivons le cours capricieux, et la faim et la chaleur
nous saisissent. Nous passons l'après-midi à poursuivre une harde
de sangliers. Il fait presque nuit lorsque nous les rejoignons, mais un
énorme porc sauvage se détache du groupe et nous attaque. Je fais
appel à tout mon savoir militaire : je jette mon arme, et je grimpe à
l'arbre le plus proche. Le vieil Antoine reste impassible devant
l'attaque et, au lieu de courir, il se place derrière un taillis. Le
gigantesque sanglier, de toutes ses forces, fonce droit sur lui, et
s'encastre dans les branchages et les épines. Avant qu'il ne parvienne
à se libérer, le vieil Antoine lève sa vieille carabine, et, d'un coup,
fournit le repas du soir. A l'aube, lorsque j'ai fini de nettoyer mon
moderne fusil automatique (M-16, calibre 5,56 mm avec sélecteur de
cadence et une portée réelle de 460 mètres, une mire télescopique, et
un chargeur de 90 balles), je rédige mon Journal de campagne.
Omettant ce qui est arrivé, je note seulement : « Avons rencontré
sanglier et A. a tué une pièce. Hauteur 350 mètres. Il n'a pas plu. »

Pendant que nous attendons que la viande grille, je raconte au vieil
Antoine que ma part servira pour les fêtes qu'on prépare au
campement. « Des fêtes ? », me demande-t-il, pendant qu'il attise le
feu. « Oui, lui dis-je. Quel que soit le mois, il y a toujours quelque
chose à fêter. » Et je poursuis par une brillante dissertation sur le
calendrier historique et les célébrations zapatistes. Le vieil Antoine
m'écoute en silence ; imaginant que cela ne l'intéresse pas, je
m'installe pour dormir. Plongé dans mes rêves, je vois le vieil
Antoine saisir mon cahier et y écrire quelque chose. Le lendemain,
après le petit déjeuner, nous partageons la viande, et chacun s'en va
de son côté. Une fois au campement, je fais mon rapport et je montre
le cahier pour qu'on sache ce qui s'est passé. « Ce n'est pas ton
écriture », me dit-on en me montrant la feuille du cahier. Là, après ce
que j'avais noté moi-même, le vieil Antoine a écrit en grosses lettres :
« Si tu ne peux pas avoir, et la raison, et la force, choisis toujours la
raison et abandonne à l'ennemi la force. Dans de nombreuses
batailles, la force permet d'obtenir la victoire, mais une guerre ne se
gagne que grâce à la raison. Le puissant ne pourra jamais tirer de la
raison de sa force, tandis que nous pourrons toujours tirer force de
notre raison. »

Et plus bas, en petits caractères : « Joyeuses fêtes. »

Evidemment, je n'avais plus faim. Les fêtes zapatistes, comme
d'habitude, furent effectivement joyeuses.

SOUS-COMMANDANT MARCOS.

* Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), Chiapas, Mexique.

(1) Entretien avec Martha Garcia, La Jornada, 28 mai 1997.
(2) Ochoa Chi et Juanita del Pilar, Mercado mundial de fuerza de trabajo en el
capitalismo contemporáneo, UNAM, Economia, Mexico, 1997.
(3) La Globalisation du crime, Nations unies, New York, 1995.

On pourra lire, dans Le Monde diplomatique (références proposées
par l'auteur) :

Régimes globalitaires, par Ignacio Ramonet.
Ces deux cents sociétés qui contrôlent le monde, par
Frédéric F. Clairmont.
Les travailleurs étrangers aux avant-postes de la précarité,
par Alain Morice.
Comment les mafias gangrènent l'économie mondiale, par
Michel Chossudovsky.

Voir également :

Le texte original (en espagnol, publié dans notre édition
mexicaine).
Le site de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN).
Le site du Front zapatiste de libération nationale (FZLN).
Une liste de sites liés au mouvement zapatiste.
Une liste de diffusion d'informations par courrier
électronique (en espagnol).
La presse mexicaine : La Jornada, El Universal.

Enfin, on peut se reporter à notre index, aux entrées suivantes :

Mexique
Mondialisation
Néo-libéralisme

LE SOUS-COMMANDANT MARCOS

LE MONDE DIPLOMATIQUE - AOÛT 1997 -
http://www.monde-diplomatique.fr/md/1997/08/MARCOS/8976.html